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ثقافة La Voix de la Braise: Un roman-mémoire qui embrase le silence Par Amel El-Fargi

نشر في  28 مارس 2026  (09:26)

Par Amel El-Fargi,

Enseignante chercheure en art dramatique

Publié en octobre 2025 chez Sikelli, « La Voix de la braise » est le premier roman d’Abdelhamid Larguèche, historien et écrivain tunisien.

Sous-titré « Une mémoire qui brûle, une voix qui traverse les siècles », l’ouvrage se présente comme un roman polyphonique qui retrace, sur plus de deux siècles (1810 à nos jours), la lignée d’une famille tunisienne issue de l’esclavage transsaharien. De Samba, l’enfant arraché à son fleuve en 1810, à Rafiq, le passeur de mémoire contemporain, Larguèche ne raconte pas l’Histoire officielle mais des histoires intimes, celles qui couvent sous la cendre des grands récits nationaux.

Le livre se déploie en deux parties principales (la troisième se fond dans la continuité chronologique) : « La Nuit du désert » (1810-1881), qui suit l’arrachement, la marche forcée, l’arrivée à Tunis et l’affranchissement de Moussa ; et « Le Regard qui blesse » (1881-1956), qui accompagne la famille à travers le protectorat, la colonisation, l’indépendance et les premières décennies de la République. Les chapitres ultérieurs (jusqu’au XXXI) plongent dans les années 1970-2010, la « génération de la désillusion », le « mirage » des années 2000 et la révolution de 2011, jusqu’à l’après-2011 où Rafiq, quadragénaire puis vieil homme, achève sa quête.

Une construction magistrale au service de la mémoire

Larguèche excelle dans l’art de la « transmission ». Le roman est une véritable généalogie narrative : chaque génération porte un fragment de la braise initiale. Samba/Moussa incarne la rupture originelle et la résistance intérieure ; Othman, le fils de l’ombre, absorbe le regard colonial ; Youssef et Aïcha, figures de la contestation et des marges, vivent les illusions et les orages de l’indépendance ; Rafiq, enfin, devient l’archéologue obstiné de cette mémoire familiale et collective. Cette structure en lignée n’est jamais mécanique : elle est vivante, incarnée, traversée de silences, de carnets secrets, de chants nocturnes et de sanctuaires discrets.

La métaphore centrale de la « braise » est d’une justesse poétique rare. Elle n’est ni flamme spectaculaire ni cendre morte, mais cette chaleur sourde, tenace, qui refuse de s’éteindre. Elle structure le récit comme une respiration : on la sent dans le tambour intérieur de Samba, dans les prières murmurées de Nanna, dans les carnets de Youssef, dans les recherches obstinées de Rafiq. Le titre lui-même est une promesse tenue jusqu’à la dernière page, où Rafiq murmure : « La braise continue à brûler. »

Sobriété et puissance évocatrice du style

La prose de Larguèche est à la fois sobre et profondément poétique. Les descriptions de la médina de Tunis – blanche et profonde, bruissante et secrète – sont d’une précision sensorielle qui fait presque sentir l’odeur du jasmin, du gypse et de la terre rouge du désert. Les dialogues sont rares mais justes ; les monologues intérieurs, les souvenirs fragmentés et les silences portent l’essentiel. L’auteur évite le piège du documentaire pesant tout en restituant avec une exactitude remarquable les ambiances sociales du XIXe siècle, les tensions du protectorat, les espoirs et les désillusions post-indépendance.

Le rythme est celui d’une braise : lent, profond, parfois hypnotique. Certains chapitres (notamment ceux consacrés aux sanctuaires noirs ou aux veillées du fondouk) atteignent une intensité quasi rituelle. D’autres, plus historiques (les années 1930, la révolution de 2011), gagnent en densité politique sans jamais sacrifier l’humain.

Thèmes universels ancrés dans le particulier

« La Voix de la braise » est bien plus qu’un roman sur l’esclavage en Tunisie. C’est une méditation sur :

- « la mémoire volée et reconquise » (le « nom volé » de Samba devient la blessure fondatrice de toute la lignée) ;

- « l’identité double » (entre Afrique originelle et Tunisie d’adoption) ;

- « les hiérarchies raciales silencieuses »  qui persistent bien après l’abolition officielle de 1846;

- « la dignité des invisibles » face aux regards qui blessent, classent, séparent.

Larguèche ne juge pas, n’accuse pas : il « donne à entendre », comme le note Lucette Valensi dans sa préface. Il rend chair et souffle à ceux que l’histoire officielle a relégués aux marges. Le roman arrive à point nommé dans une Tunisie (et un Maghreb) qui commence enfin à revisiter ses passés complexes. Il touche à l’universel : comment transmettre ce qui a été effacé ? Comment faire d’une déchirure une force ? Comment une société se réconcilie-t-elle avec ses ombres ?

Quelques réserves mineures

Le roman est dense (204 pages) et parfois introspectif. La multiplication des carnets, des souvenirs et des réflexions sur la mémoire peut, par moments, ralentir le rythme ou créer une impression de répétition – mais c’est aussi la force du projet : la mémoire est répétition, ressassement, ressourcement. On pourrait regretter que certains personnages secondaires (notamment les femmes des générations intermédiaires) restent un peu dans l’ombre, alors que Aïcha, figure lumineuse, vole la vedette. Mais ces micro-déséquilibres sont largement compensés par la cohérence de l’ensemble.

Un roman essentiel

« La Voix de la braise » est une contribution majeure à la littérature tunisienne contemporaine. Il comble un vide : celui des récits qui disent, sans pathos ni militantisme, l’histoire des Tunisiens noirs, des affranchis, des « fils de la braise ». Il le fait avec une empathie profonde, une écriture maîtrisée et une ambition historique rare dans un premier roman.

À l’heure où les sociétés méditerranéennes revisitent leurs héritages esclavagistes et leurs silences raciaux, ce livre n’est pas seulement beau : il est nécessaire. Il rappelle que l’histoire ne se niche pas seulement dans les monuments ou les manuels, mais « dans les plis du quotidien, dans les récits des anciens, dans les regards des enfants, dans les braises encore chaudes que chaque génération doit entretenir » (préface de Lucette Valensi).

On sort de cette lecture différent, plus attentif aux murmures de l’histoire, plus respectueux de ces voix qui, malgré tout, n’ont jamais cessé de parler.